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  • La Rédac'

(OPINION) Blanquer m'a tué... Ma continuité pédagogique.







Bertrand est enseignant, directeur d'école à Ivry. Il partage son expérience sur "l'école à la maison" telle qu'elle est promue par le gouvernement depuis le début du confinement.





Si les jours de confinement se ressemblent, ce n’est pas le cas selon que vous soyez enseignants, parents ou élèves. En effet si on valorise, à juste titre, la relation présentielle et les interactions entre le prof-adulte et l’élève dans la relation pédagogique, ce n’est pas pour décréter par médias interposés qu’on peut facilement se passer de cette dernière.


Comme on le sait les profs sont plutôt des fonctionnaires obéissants et soucieux du mieux pour leurs élèves tant que ça ne sort pas trop du cadre. Si certains s’engagent sur des voix novatrices ils ne sont pas majoritaires. Pour autant on ne peut pas leur enlever leur dévouement et leur probité.


C’est donc dans ce contexte qu’ils sont passés derrière un écran loin du contact avec leurs élèves. Ils se sont adaptés aux plateformes diverses, à la visioconférence, au mailing de masse etc. Qu’en est-il de la maîtrise d’un prof, formé aux lettres classiques par exemple -un peu caricatural j’en conviens- de sa capacité à maîtriser les nouvelles technologies quand il n’en a ni le goût ni la formation ? A l’évidence c’est un travail de préparation qui leur prend beaucoup de temps, d’autant qu’il faut modifier les supports et les objectifs des séances.


C’est donc une « continuité pédagogique » à la fois factice et chronophage qui pousse parfois les enseignants jusque vers les limites et même au-delà de ce qu’ils auraient accepté dans un cadre normal : par exemple des profs, faute de temps, demandent à leurs lycéens de lire le cours et de faire le devoir le lendemain, de suivre un planning de travail souvent très chargé car la pression du ministre Blanquer est forte, sur les examens, le programme, les dates de dossiers etc. Pas le temps de tout préparer donc des ratés malgré de la bonne volonté. Quid de la cohérence dans les attendus, les méthodes : on s’éloigne de plus en plus d’une école émancipatrice pour creuser davantage le sillon gouvernemental du formatage des esprits.


Certains s’impliquent au téléphone quotidiennement dans le maintien du lien avec leurs classes, parfois envoient des documents mais la poste n’assurera pas les délais.


De l’autre côté du wifi il y a les élèves ! Que veut dire « travailler seul » ? Quel symbole est véhiculé au travers d’une injonction à travailler sans enseignant ? Quelle angoisse pour un élève appliqué d’ordinaire qui souhaite bien faire quand il ne comprend pas ce qu’on lui demande, ce qu’il faut faire dans cet exercice alors qu’il a déjà traité le chapitre…Quels encouragements reçoit-il quand on sait que la confiance en soi est le moteur principal de la réussite ?


On nous propose en lieu et place de la devise républicaine, de creuser les inégalités, de permettre une discrimination généralisée, d’ouvrir une faille de l’Etat en direct au journal de vingt heures après le décompte des morts du jour. Une politique capitaliste qui conduira à privatiser l’éducation et à ne permettre qu’à ceux qui en ont les moyens d’y accéder, est en marche, LREM (La Retraite En Moins). Ici posséder un ordinateur, être en capacité d’imprimer etc. sont autant de facteurs discriminatoires qui favorisent les IPS les plus élevés (Indice de Positionnement Social : qui remplace les anciennes Catégories Socio-Professionnelles car elle prend en compte la sur-réussite des enfants d’enseignants qui maîtrisent parfaitement les codes et les leviers à actionner au sein du système scolaire).


Avec les élèves, les parents naviguent sur la même barque frêle et peu fiable des populations précaires. Ils ne maîtrisent ou ne possèdent pas les outils, au mieux un smartphone leur permettra, s’ils sont lecteurs francophones, de lire les messages ou de donner à leurs enfants l’opportunité de suivre un cours en direct. Que dire des notions dont ils n’ont aucune idée.


Cette situation engage les pouvoirs publics à la formation au numérique, des enseignants, des élèves et de leurs parents, au moment où on réalise que les économies liées à l’équilibre budgétaire bruxellois ne permettent déjà pas à tous ceux qui sont en première ligne de porter un masque qui leur sauverait la vie.


On est loin des attendus éducatifs que requiert un pays moderne comme le nôtre. Le gouvernement préfère mentir sur la continuité pédagogique et laisser les enseignants s’exposer auprès des enfants de personnels soignants et donc très certainement porteurs, sans leur fournir les protections nécessaires, plutôt que d’avouer aux français ce qui est une évidence aux yeux de tous : le bien commun ne s’acquiert pas par la distribution des dividendes et l’Éducation Nationale n’est pas un bien marchand mais un gage de civilisation pour tous.



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